Suite à la conférence passionnante donnée par Emmanuel de Waresquiel le 17 décembre 2025 pour les membres de notre association, intitulée « Il nous fallait des mythes », Marie-Hélène Ruby a rédigé pour notre site (et les absents!) un compte rendu des propos de l’historien.
Comment écrire l’histoire ?
Emmanuel de Waresquiel, historien de renom, essayiste, ancien professeur à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, membre de l’Institut et travaillant sur l’histoire des cultures et des représentations politiques, sociales, esthétiques des 18ème et 19ème siècles, a eu l’amabilité de venir nous entretenir du thème de son livre : Les Mythes de la Révolution.
En développant son propos, il nous initie à ce qu’est pour lui un véritable historien, démystifiant l’histoire de la Révolution telle qu’elle nous est racontée, enseignée depuis des siècles, parfois transformée pour donner une assise aux futurs gouvernements et conforter les idéologies. Et en même temps, grâce et à cause de ces mythes, s’est tissée et se tisse encore l’histoire de la France.
Avant de nous entretenir sur les événements marquants de la Révolution française, il va au préalable souligner l’attitude de l’historien face à ses sources : qui a écrit, quel est le sujet de cette source, quand a-t-elle été écrite, dans quel contexte, à qui cette source est-elle adressée ?
E. de Waresquiel met également en exergue l’importance du rapport au temps : les mémorialistes écrivent 20 ans, 30 ans après l’événement… Le décalage entre le moment où les faits ont eu lieu et le moment où ils sont rapportés dans le temps influence l’écrivain, il faut être honnête avec ses sources, garder une certaine distance, se poser les bonnes questions, investir la littérature (les écrivains ont des intuitions que les historiens n’ont pas), s’imprégner de l’époque sur laquelle on travaille (humer l’air, sentir les odeurs) entrer dans le cœur du passé, lever les anachronismes, décrypter les allégories.
Nos mémoires disent une vérité, l’histoire dit des vérités successives parfois contradictoires. Traiter les événements du point de vue chronologique et du point de vue des sources, mais aussi du point de vue des images. La plupart des Français ne sachant pas lire à l’époque, il y aura une diffusion phénoménale de dessins, d’affiches, de caricatures, d’images d’Épinal concernant les événements de la Révolution et de la Terreur.
Ces images vont habiter la Révolution, la rendent visible et contribuer à la construction des idéaux révolutionnaires Cette illustration de la mémoire sera utilisée par les hommes politiques, elle appartient à l’histoire mais reste une citation de l’histoire. Nous citons l’histoire comme la déesse Echo déforme les phrases de Narcisse.
Les mythes : un parti-pris de l’histoire
Le mythe est une nécessité parfois personnelle, parfois politique, elle relève d’une construction individuelle ou collective qui a subi une sorte de cristallisation et qui est au cœur de nos imaginaires. Le mythe est un parti pris de l’histoire, il appartient à l’histoire et nous la cache, il revient à l’historien de démonter et remonter ces constructions mythologiques.afin d’essayer de comprendre que pour des raisons politiques, sociales, culturelles, les acteurs de cette république naissante ont choisi certains événements.
Deux événement sont fondateurs : le serment du Jeu de Paume et la prise de la Bastille.
Le vrai jour de la Révolution commence le 17 juin 1789, jour où les députés du Tiers Etat décident de se constituer en assemblée nationale, sans avoir l’aval du roi, pas plus que celui des deux autres ordres. Ils décident d’être les seuls représentants de la nation.
L’histoire retiendra la date du 20 juin car ce jour là, le Marquis de Dreux Brézé se présente à la salle du Jeu de Paume, en tant que représentant du roi et donc couvert, c’est-à dire avec un chapeau, question de protocole, les députés sont découverts et refusent de s’incliner devant Dreux Brézé, lui enjoignant d’enlever son chapeau, à bout d’arguments, Dreux Brézé prononce le mot de Cambronne, mot d’un vaincu.. Symboliquement, la tête du roi est tombée.. La journée du 20 juin s’inscrira dans les mémoires en raison de l’atmosphère très tendue qui régnait dans cette salle du Jeu de Paume, choisi en place et lieu de l’hôtel des Menus Plaisirs, fermé pour empêcher la tenue des Etats Généraux sur ordre du roi. Une salle de jeux étroite, sombre,sans apparat, certains parleront d’une masure, avec des députés sur le qui vive, persuadés que le roi en fureur et la noblesse ourdissent un complot et vont faire un mauvais coup oubliant qu’en fait le roi est nu !
Et aussi parce que ce 20 juin signe l’indivisibilité de la nation : en effet les députés jureront tous à l’exception d’un certain Dauché, le bras levé à la romaine – de ne pas se séparer et de se réunir partout jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie . – L’importance attribuée à cette indivisibilité, à cette souveraineté du peuple s’opposera sans fin dans les siècles à venir à la représentation parlementaire et sera le ferment de toute révolution ultérieure. C’est la raison pour laquelle la journée du 17 juin n’a pas été retenue, les députés n’ont pas réussi à voter de façon unanime, la proposition de l’abbé Sieyès de se constituer en assemblée nationale. Et donc ceux qui ont voté contre deviennent des opposants. Et pourtant c’est bien ce jour qu’il y a eu transfert de souveraineté.
Le peintre David s’est essayé à représenter cette journée du 20 juin, le tableau du Jeu de Paume n’a jamais été terminé, il présente de nombreuses erreurs ne serait-ce que par la représentation de certains députés absents et par cette allégorie très suggestive de la foudre tombant sur le dôme de la chapelle royale, significative de la chute de la royauté. Renseignements pris auprès de l’observatoire météorologique, aucun orage n’a eu lieu ce jour là, le temps était clair.
La prise de la Bastille dont la date exacte n’a jamais été précisée, (1789 ou 1790 ?) est le symbole de la chute de la monarchie ; les émeutiers ont marché sur la Bastille parce qu’elle contenait des poudres à canons nécessaires à la défense des faubourgs parisiens, elle était peu défendue et abritait un très petit nombre de prisonniers mais elle a donné lieu à de nombreux récits fantasmés et n’a cessé d’avoir une répercussion historique en France et à l’étranger. Il était essentiel de construire cette notion de souveraineté du peuple à travers le courage et d’affirmer sa légitimité.
Pour illustrer à nouveau la construction de certains mythes, Emmanuel de Waresquiel va évoquer la bataille de Valmy, fêtée comme une victoire, alors qu’elle ne fut qu’une bataille statique (un non événement). L’armée royale affronte l’armée prussienne décimée par la dysenterie au point que le duc de Brunswick décide de reporter la bataille. Il faudra attendre 1830 pour que Valmy devienne une victoire pour les besoins de Louis-Philippe d’asseoir sa légitimité. La bataille de Valmy devient une bataille offensive menée par les soldats de l’an II selon Michelet ; la charge à la baïonnette n’a jamais existé.
Quand en 1815, Napoléon affronte les troupes anglaises à Waterloo,en envoyant sa cavalerie, nous parlons bien alors de guerre offensive ; La mémoire patriotique gardera l’image de Cambronne refusant de se rendre à,la perfide Albion, « la garde se meurt mais ne se rend pas » Waterloo devient une défaite glorieuse.
Les français sont des êtres d’imagination, pas vraiment cartésiens et beaucoup moins pragmatiques que les anglo-saxons.
« La Révolution compte autant par ses rêves que par ce qu’elle a été. La mémoire est à l’histoire ce que l’odeur est au temps, ce que les partis pris, les sentiments, les imaginaires sont à l’analyse et à l’esprit critique ».
